La transat

Voici le moment tant attendu de cette première partie de voyage : la traversée de l’Atlantique. Notre première transat à tous. A la fois effervescence, sérénité, anxiété, excitation, part d’inconnu…

Comment allons nous réagir à deux semaines en autarcie, et en totale autonomie ?

Huis clos raconté par nos équipiers Paulo et Alex

Vidéo par les Tolimara

6 décembre : Ca y est, c’est le grand jour ! Chacun se lève à son rythme, le petit déjeuner est convivial, Mathilde nous a préparé des pancakes. Et puis chacun vaque à ses occupations, Raphaël à l’eau pour pêcher, d’aucun à l’écriture du journal de bord, quelques photos pour tenter de retranscrire la magie du lever de soleil sur cet endroit féérique et café contemplatif ; trop dûr !

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Puis vient le moment de checker le bateau. Un tour complet dans les cales des moteurs, le tour du pont avec quelques explications techniques de Thomas, comment gréer le gennaker, contrôle du mat : Je cède volontiers ma place à Jean Luc… Puis ce sera le tour de Raphaël et de Mathilde d’aller nous faire quelques photos d’en haut. Rangement des cabines, lavage du pont, la cuisine pour midi est en route depuis le matin… Sur le pont une petite musique d’ambiance latino berce nos activités. Chacun est à la fois détendu et dans sa bulle, préparant le départ à sa façon. Raphaël sort quelques poissons pris au piège féroce de sa canne. Il règne une sérénité impressionnante voir une plénitude à bord.

Nous prenons le déjeuner, vaisselle, café et les moteurs sont allumés par Thomas en signe de départ imminent. Les derniers SMS sont envoyés pour annoncer le départ et chacun prend son poste, l’ancre est levée. Nous nous éloignons de l’ile et dès les rochers du bout de la baie franchis, la grand-voile est hissée et le génois déroulé…

Quatorze heure trente-huit : C’est parti CAP 270° pour 2048 milles nautiques !

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Nous regardons l’île de Brava s’éloigner dans la poupe du bateau. Sous quinze nœuds de vent, une allure grand-largue, une vitesse de sept nœuds et une visibilité réduite, nous ne verrons plus la terre quelques heures après.

Nous prendrons le rythme de cette expérience unique ou les journées s’enchainent avec ce sentiment contraire de n’avoir rien à faire et du temps qui passe pourtant si vite. Nous vivons à l’heure du soleil, le temps nous appartient tandis que les éléments sont maîtres de notre allure.

Les quarts de nuit s’organisent. A vingt et une heure tout le monde part au lit, sauf Lisa et moi qui démarrons la surveillance. Pendant le quart, il n’y a pas grand-chose à faire, si ce n’est surveiller l’écran radar au cas où un bateau s’approcherait et vérifier que le vent ne forcisse pas. Éventuellement un ajustement du cap sur le pilote automatique qui nous conduit vers les eaux profondes.

C’est un moment fatiguant qui rythme le sommeil, mais il est magique de se mettre sur le pont, lumière éteinte. Le bruit des vagues sur le bateau nous berce. Quelle plénitude ! On se retrouve tout à la fois maître du monde aux commandes de notre engin et tout petit face aux éléments qui nous entourent… Les nuits sont douces, sur le pont, le bruit des vagues qui se fendent sur la proue; le ciel majestueux qui nous couvre d’une pluie d’étoiles filantes, les étoiles apparaissent et disparaissent au grès de la houle qui balance notre bateau.

Ces instants magiques sont propices à la réflexion ou au contraire à se laisser porter par les éléments. Seul au milieu de rien, mes pensées se perdent dans l’immensité qui m’entoure.

Les quarts sont aussi l’occasion d’un partage avec son binôme ou d’une plongée dans une lecture  omniprésente pendant cette parenthèse. Les binômes se découvrent nuit après nuit…

7-8-9 décembre : Les jours suivants, la vie à bord prend son rythme de croisière… Le vent n’est pas de la partie, nous avançons pas mal mais les bords nous absorbent les milles au nord et au sud, nous n’aurons fait sur le jour 2 que cent trente-trois milles vers l’objectif et cent pour le jour 3 ! A ce rythme nous voyons le temps de traversée augmenter sensiblement, quatorze, seize jours peut-être?

Le moral est bon malgré tout et nous ne nous laissons pas abattre, les repas sont au top… mais combien de temps auront nous des produits frais?

Si Eole nous fait faux bond, Epicure est notre fidèle compagnon sur la traversée, On peut dire que la transat fut gastronomique, que du frais et fait maison: pains variés tous les jours, saucisson brioché, lasagnes, bœuf bourguignon, potée aux choux, le poulet rôti du dimanche et ses pommes de terre sautées, focacce, velouté de légumes, pizza, couscous, pan cake, pana cotta, mousse au chocolat, iles flottantes … Encore et encore… Bref, merci le Thermomix, l’imagination et la volonté de tout le monde…

Pour compléter le tableau, la pêche ajoute au plaisir culinaire. Deux lignes de traîne pour la pêche au gros, un spécialiste en la personne de Raphaël et crack ! Bonite, dorades coryphènes, marlin et thon jaune se succèdent jour après jour. Le cata se transforme en bateau usine, les spécimens jusqu’à 1m70 sont vidés à la sortie de l’eau, les filets levés et débités. Les meilleurs morceaux se transforment en Sashimi et autres tartares, d’autres sont mis sous vide et seront grillés plus tard au barbecue. Les petits morceaux finissent en rillettes de la mer tandis que les ventres se mêlent aux poissons de roche du Cap Vert pour une bisque agrémentée de ses croutons et de sa rouille maison.

10 décembre : Le vent forcit un peu pour s’établir à vingt nœuds, la direction est bonne et se stabilise nord-est, nous permettant au fil de la journée de redresser le cap vers 275°. Aujourd’hui se sera 170 milles vers l’objectif, avec des pointes à 12 nœuds ! Le temps est clair, la température douce, l’eau est à 26,5°C malgré la distance des côtes et la profondeur.

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11 décembre : Nous avons relevé les lignes, trop de poisson dans le réfrigérateur… Le temps passe vite, bien que nous n’ayons pas grand-chose à faire. L’organisme doit s’acclimater. Cependant chaque jour amène sa surprise, un jour un marlin, l’autre une bonite…

Aujourd’hui ce sont les dauphins qui nous ont rendu visite. Alors que l’heure de la sieste approchait, dans un demi-sommeil qui m’engluait dans mes lectures, je luttais pour garder un œil ouvert sur mon roman… C’est alors que je crus apercevoir des dauphins à l’arrière tribord. Ça se confirme en voyant Thomas bondir et crier le ralliement : « Dauphins, Dauphins ! »

Tout le monde se précipite vers le trampoline, en enfilant sa brassière de sécurité. Nos compagnons sont maintenant au niveau des étraves. Ils virent, plongent, sautent, se croisent… Un roulé boulé sur le dos pour l’un, ils glissent le long des coques, virevoltent… Ils semblent jouer avec nous. Les dauphins ont quelques chose de particulier, quelque chose qui les rend tellement attrayant, ils donnent l’impression de vous comprendre, ils vous captivent avec, dans le regard, ce petit sourire qui semble dire « tu viens jouer avec nous »…

Tout le monde est installé au bord du filet sur le trampoline. L’instant est magique, on observe sans bruit, émerveillés.

12 décembre : aujourd’hui nous aurons battu notre record de vitesse avec des vents jusqu’à 20-25 nœuds, nous parcourons 190 milles en route directe.

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13 décembre : Nous passons la mi-parcours à 9h50 ! Mille deux cent cinquante-sept milles parcourus dont mille vingt-quatre mille plein ouest depuis le départ et toujours pas vu un bateau ! Le moral est top, les jours s’enchaînent sans que nous n’ayons un moment d’ennui. Nous nous sommes adaptés avec un naturel déconcertant à ce rythme comme si la nature reprenait ses droits sur nous, façon de nous dire que nos préoccupations à terre ne sont pas naturelles… Autant dire qu’il ne nous tarde pas qu’elles réapparaissent…

Si la distance générait en moi une (petite) appréhension de la durée en mer pour cette traversée, aujourd’hui, même si il y a cette envie d’arrivée juste pour le plaisir de se dire « On l’a faite, cette traversée ! », il y a aussi un sentiment que tout ça devrait continuer.

14 décembre : La vie en mer ne serait pas la même s’il elle n’apportait pas son lot d’avaries… Pas trop grave de préférence ! On démarre par l’enrouleur du génois qui se bloque, le problème ne va pas en s’améliorant… On a beau le tripoter, le jauger, le dégripper rien n’y fait. Ca attendra l’arrivée pour aller plus loin dans l’investigation, on ne voudrait pas devoir se priver de la voile avant jusqu’à la Barbade… Nous serons obligés de faire les manœuvres à deux au pied de la voile pour aider à l’enroulement. Les pièces sont commandées via satellite pour l’arrivée à la Martinique.

15 Décembre : Dans l’après-midi, la vitesse est si faible que nous choisirons ce moment-là pour mettre le bateau à la cape (voiles en opposition pour assurer l’arrêt du bateau sans affaler). Une amarre avec trois pare-batte, larguée entre les deux plages arrière, voilà une piscine en plein océan. Quatre mille vingt-quatre mètres d’eau sous le bateau ! Alexandra laisse paraitre quelques signes de fébrilité, mais je dois dire que je n’en mène pas large non plus… Mais pour rien au monde nous ne voudrions avoir à regretter de ne pas avoir tenté cette expérience. Et nous voilà dans l’eau ! Quelle sensation ! L’eau claire, limpide qui descend à perte de vue donne un bleu abyssale à cette piscine.

La houle de deux mètres nous entraine, pas question de lâcher le bord de notre piscine, on se fait bouger. On comprend dans ces conditions comme il est illusoire de récupérer un homme à la mer quand le bateau avance à dix nœuds ou comme on se ferait trainer en cas de chute avec une longe trop longue, ce serait la noyade assurée.

Chacun passe d’un bord à l’autre, on l’a fait ! C’est unique ! A faire ! Mais ça suffit, tout le monde remonte à bord après quelques minutes d’une expérience inoubliable ! Merci Cap’tain Toto !

17 décembre : Au petit matin nos amis les dauphins font un petit ballet autour du cata. Mathilde et Raphaël s’attaque à la décoration du sapin. Et oui nous avons embarqué un sapin à bord, Noël oblige ! Mais c’est tellement en décalage avec notre conception du temps à cette époque de l’année que nous l’avions presque oublié depuis le départ. C’est réparé. Quelques décorations en terre cuite, des petits animaux réalisés par Clovis, le petit cousin de Mathilde et Raphaël. Nous y ajoutons quelques leurres de pêches chinés dans le matériel de Raphaël et le tour est joué !

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Nouvelle avarie, la matinée sera consacrée à l’opération de la pompe du déssalinisateur. Elle a rendu l’âme hier soir et sans elle nous n’avons plus d’eau douce jusqu’à l’arrivée… dommage, le dimanche est le jour de douche ! Après un diagnostic établi avec Thomas, je me lance dans le démontage de la bête, elle a tourné à sec et les pales en carbone sont usées. Mac Giver nous éclaire et grâce à la tige d’un rivet pop on pallie l’usure. Après quelques heures, nous remontons la pompe sur son moteur, un essai à vide et c’est reparti ! Pour combien de temps ? Au moins le temps d’arriver, c’est l’essentiel.

Pour fêter l’événement, Cap’taine Toto nous ouvre une bouteille de vin pour le repas ; la première et dernière de la traversée ! Nous sommes sobres comme des chameaux !

Dans la nuit nous apercevons les lumières du premier bateau depuis le départ, à plus de sept miles (env. 14kms!) de nous. Il s’agit d’un cargo de deux cents mètres qui fait route vers l’Indonésie. Si nous nous rapprochons de l’arrivée, lui devra parcourir plus de dix mille milles pour atteindre sa destination en traversant l’atlantique sud, passant le cap de Bonne Espérance et remontant l’océan indien. A la vitesse ou il avance il lui faudra moins d’un mois pour y arriver.

18 décembre : Aujourd’hui Lundi, ce sera journée… de repos aussi, après tout nous l’avons bien mérité ! Notre allure est toujours calée en vent-arrière. Nous n’établirons pas de record aujourd’hui, mais cela nous permet de prolonger un peu cette traversée… Nous devons rajouter des tours de quart sur la liste affichée dans le carré. Un peu optimistes, nous nous étions arrêtés au 12ème jour…

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19 décembre : Voilà, le dernier de jour de cette traversée ! Toujours ce sentiment, cette dualité entre l’excitation d’arrivée, de retrouver la terre, la civilisation et l’envie que cette aventure particulière continue.

L’arrivée est prévue dans la nuit, notre dernier repas gastronomique, une salade piémontaise maison avec ses nuggets de l’océan, les sauces qui vont bien et des îles flottantes du capitaine… Ca envoie quand même après treize jours de mer ! Nous avons géré notre économat comme des chefs, encore du frais, aucune perte et une traversée gastronomique.

Tout au long de la journée nous apercevons de plus en plus d’oiseaux, des mouettes et des cormorans qui nous signalent l’approche de la terre.

En début d’après-midi ce sera le tour d’honneur des dauphins qui viennent nous saluer comme pour nous féliciter et nous dire au revoir. En guise de bouquet final l’un d’eux nous fait un saut spectaculaire, à la verticale, il jaillit totalement de l’eau et nous fait un salto vrillé. C’est magnifique !

A quarante-cinq milles de l’arrivée, nous tirons un dernier bord qui nous conduira tout droit à destination. La nuit tombe lorsque nous apercevons les premières lueurs à l’horizon, le vent nous porte  à huit-neuf nœuds. Les lumières se rapprochent petit à petit, le premier phare scintille. La Barbade est l’avant-poste des Antilles, située à quatre-vingt milles à l’est de l’arc.

Quelques remous nous accompagnent tandis que les fonds passent de plusieurs milliers de mètres à quelques dizaines, mais ce sera plutôt calme. Nous contournons l’île par le sud pour rejoindre la cote sous le vent. La baie de Carlisle devant Bridgetown (la capitale) s’ouvre maintenant devant nous. Nous enroulons le génois, affalons la grand-voile, les moteurs sont en route, Thomas à la manœuvre. Il fait nuit noire et seules les lumières de la ville nous éclairent. Nous slalomons entre les bateaux au mouillage, tout le monde est sur le pont, ça y est l’ancre est descendue, les moteurs à l’arrêt, nous y sommes ! Treize jours et demi et quelques deux mille deux cents milles après notre départ de l’île du bout du monde, nous venons de traverser l’Atlantique !

Quel silence ! Nous avons passé treize jours avec le bruit du vent dans les voiles, le bruit des vagues sur la mer et les fracas de celles qui tapaient le bateau en passant sous la nacelle, jusqu’à faire trembler l’intérieur des cabines, les grincements de l’accastillage soumis à toutes les tensions du vent qui nous tracte, le bruit des écoutes qui frappent sur le pont… Sans discontinuer, tous ces bruits ont bercé notre quotidien, alors quand tout s’arrête, c’est le bruit du silence qui nous envahit.

Du réseau, tout le monde se précipite pour envoyer les premiers SMS et rassurer notre entourage. On clôturera cette traversée en partageant sur le pont arrière une bouteille de champagne et nos impressions.

Quelle aventure ! Merci les TOLIMARA !

Les impressions de Jean-Luc : la transat, une aventure aussi personnelle

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La première transatlantique est toujours une grande expérience pour chacun, et dans mon cas un rêve de marin de la deuxième heure ; Il y a 10 ans que je suis tombé amoureux de la voile. Je dois sa réalisation à Lisa et Thomas, qui m’ont offert cette merveilleuse opportunité de la faire avec eux. J’ai rejoint les ToLiMaRa en compagnie de Alexandra et Paul. Le voyage vers le Cap Vert a été l’occasion de faire plus ample connaissance autour de quelques bières.

Le Cap Vert ? Dépaysement garanti, l’Afrique insulaire. Après quelques formalités en douane pour obtenir nos visas au petit aéroport de PRAIA, nous faisons 80 km en taxi pour rejoindre la ville de TARRAFAL. Nous nous retrouvons à 4h du mat sur une plage déserte, passagers clandestins vers notre aventure commune. L’annexe de POUPLIER III, pilotée avec brio par son capitaine Thomas, accoste et après de chaleureuses accolades nous emmènent sur le bateau de notre périple. L’aube du jour J, le 2 décembre, nous entrons dans le cercle des privilégiés qui ont navigué avec la fine équipe.

Les préliminaires entre les îles du Cap Vert, nous permettent pendant quelques jours de découvrir le catamaran. Le vent est au rendez-vous, nous testons les premières manœuvres, prises de ris, virements de bord, envoi du gennaker, cette magnifique voile bleue de 120 m². Le bateau tient bien la vague, tient bien le vent ; Etre à la barre est un plaisir toujours renouvelé. Prendre la barre d’un voilier a tous les ingrédients d’une méditation : concentration, au surf sur les vagues, pleine conscience des mouvements du bateau, du vent, des accélérations, du cap. Il n’y a pas de place pour les pensées parasites, la vigilance est vite rappelée à l’ordre. Alors, pour mes séances de méditation, je m’offre parfois le luxe de prendre la place du pilote automatique. Cela me vaut quelques paquets d’eau de vagues scélérates mais c’est aussi cela, la voile.

La transat :

Le mercredi 6, après une nuit dans une merveilleuse crique qui me rappelle celle de Girolata en Corse, le top départ est lancé : 14h30 la traversée commence.

Comme le dit justement Alexandra, une transat, c’est un voyage d’un point A à un Point B, chacun d’un côté de l’atlantique. Pour nous : A = Ilha Brava dernier petit ilot à l’ouest au Cap Vert, B = La Barbade, premier île accessible avant l’arc des Antilles ; un peu plus de 2000 Milles.

C’est aussi, une aventure personnelle pour chaque passager, combinée à une expérience de vivre-ensemble sur un espace de 120 m², sur l’eau, rien autour entre ciel et océan, 4000 m de fonds. Il faut aimer l’eau.

Et c’est un lâcher-prise total sur le résultat, le capitaine est maître sur son bateau, le vent et la mer, sont les maîtres en dehors. C’est eux qui dictent nos conduites, nos options, nos choix, le temps que nous mettrons. En géométrie euclidienne, entre A et B il y a un segment de droite, d’une certaine longueur. La voile ne connait pas Euclide et se réfère seulement à Eole, Dieu du vent. Les pronostics vont bon train, des plus optimistes (9 jours) au plus prudents (13 jours).

Thomas, nous a briefés : pas question de perdre quelqu’un en route. Nous sommes plutôt d’accord et écoutons les consignes avec attention. Car le vrai danger d’une transat c’est l’imprudence des équipiers. Il est donc essentiel de fixer des règles de sécurité nous mettant à l’abri de ce genre d’accident. Chaque manœuvre se fait avec gilet obligatoire et sangle de sécurité chaque fois qu’il peut y avoir danger, notamment dans les déplacements et les manipulations des voiles. « Quand il y a un, doute, il n’y a pas de doute ! »

Nous organisons les roulements de quarts et de vaisselle afin que chacun participe à l’intendance. Les courses sont faites, 12 jours de repas planifiés ; et quels repas !

Je pense qu’il n’y a pas un bateau sur lequel on mange mieux. Pain frais, pancakes au déjeuner, menus variés et finement préparés par une équipe de cuisiniers épicuriens. Les cannes de Raphaël nous apportent du poisson frais, marlin et dorades coryphènes, déclinés dans toutes les recettes, crus ou cuits : sashimis, tartare, rillettes, au barbecue, en sauce, en soupe… Les poissons sont travaillés immédiatement après la pêche, vidés puis débités en filets. Nous disposons d’une machine sous vide, d’un Thermomix, d’un four, autant dire que cela dépasse très largement mes capacités culinaires. J’essaie de compenser sur le pont, à mouliner au winch ou tirer des bouts, régler le cap.

Ces excellentes conditions transforment la transat en véritable périple gastronomique.

Mais l’aventure c’est aussi l’environnement. La mer d’un bleu profond, scintillant parfois de reflets d’argent par la réverbération du soleil, des vagues aux crêtes d’écume qui soulèvent le bateau par l’arrière. Les poissons volants, éphémères oiseaux aux vents de travers, s’échouent parfois sur le bateau, des dauphins dansent à la proue sous nos regards émerveillés, de rares oiseaux apparaissent, on ne sait d’où quand nous sommes à des centaines de kilomètres d’une côte. Parfois une courte ondée avec une brusque accélération du vent, puis aussi brusquement, plus de vent pendant quelques minutes.

La nuit, le ciel est d’une beauté émouvante, des milliers d’étoiles apparaissent, en constellation, en nuées, en signes zodiacaux. Sans pollution lumineuse l’univers délivre de nouveaux trésors. Les levers de lune sont spectaculaires, les levers de soleil aussi. Coté émotion, la navigation ne laisse pas en manque. La connexion aux éléments se fait à la demande. Tous les sens sont sollicités, le contraste des bleus, des blancs et gris des nuages, la perception du vent, du soleil et des mouvements, le bruit des vagues qui  portent le bateau, claquent parfois sur les coques et bercent le bateau d’une relative douceur, les voiles qui faseillent et se regonflent dans le balan, le bruit d’une chouette imaginaire qui ulule souvent à la tombée de la nuit, une drisse qui grince…Là encore, tout est motif à méditation, l’immensité, la profondeur, l’incertitude, notre insignifiance, la pleine conscience de nos sens.

La traversée est une bulle temporelle, le temps d’ailleurs n’existe pas, nous sommes coupés de l’autre monde, celui du temps pressé, des sollicitations permanentes, de la sur-communication qui détruit la communication. Plus d’information, plus de désinformation, tout ce qui ne se passe pas ici et maintenant n’existe pas pour nous. Les évènements extérieurs n’ont pas de prise, ils n’appartiennent pas à notre réalité. Le temps a la valeur et le sens qu’on lui donne, il se compte en milles, en jours, en alternance de levers et couchers du soleil, il nous redonne le pouvoir de nous-même, d’être à notre écoute. La préparation des repas, la vaisselle, il n’y a plus de corvée mais des occupations.

Le trajet se dessine sur la carte du logiciel, mille après mille, 7 nœuds de moyenne. Après les bords tirés au début, nous aplatissons la trajectoire, pour finir avec le pilote réglé au vent arrière, les voiles en ciseaux, génois à contre. Nous laissons libre cours au vent, à ces fluctuations, il nous mène droit au but. Et bientôt, 13 jours après le départ, les lumières de la Barbade dessinent la balise d’arrivée. Nous avons traversé, nous l’avons fait, dans un sentiment ambigu de déjà-enfin.

Une première nuit entière, au calme, sans tanguer, sans quart, sans réveil contre nature. Une nuit dehors, pour profiter pleinement du lieu. Le matin, un plongeon dans l’eau émeraude à 27 degrés.

La suite du voyage devrait tenir ses promesses, d’îles en îles, un peu sur l’eau, un peu sur terre, à la rencontre des autres, habitants, plaisanciers aventuriers. Mais pour moi, il est temps de rentrer, l’aventure était dans la traversée. Merci aux ToLiMaRa, pour leur accueil et leur générosité, une famille formidable qui vit et partage le rêve qu’elle s’est créé. Merci à Paul et Alexandra de m’avoir accompagné dans ce projet commun et pourtant si personnel.

13 réflexions sur “La transat

  1. Bravo pour votre 1ere transat.
    Il y en a qui en rêve …. et d’autres le font.
    Et merci pour vos récits, chaque épisode est un régal.

    Frédéric

    J'aime

  2. Admirable !! Les comptes rendus précis et les superbes vidéos nous font voyager avec vous. Bluffée !! Je n’imaginais pas des repas gastronomiques sur un catamaran….
    Merci à tous et bonne continuation !
    Bisous. Michèle

    Aimé par 1 personne

  3. Bravo à vous tous pour cette aventure et ce rêve que vous venez de réaliser.
    Sinon, il y a une secte de T.shirt aussi, Lisa !!!????
    Et les poissons qui ont tout sali le bateau, il a pas « gueuler » Cap’tain Toto ???? 🙂
    Il y a toujours les fameux bisous de Raph à ses poissons !!!
    Pas de vomito… j’applaudis bien fort !!
    Tous ces plats de tuerie… un truc de dingue !!!
    Dauphins, couchers et levers de soleil, vos sourires… tout ça nous fait bien rêver et que ça fait du bien !
    Vivement le prochain article… car je crois que tout le monde en redemande.
    Des bisous tout doux !! à très vite
    Annabelle

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  4. Encore des récits sublimes ! merci aux auteurs…..
    Un plaisir immense d’avoir eu ces détails du voyage, et de voir que vous n’avez pas oublié l’essentiel : la gastronomie 😉
    Depuis notre départ des Canaries, je ne cesse de vous avoir dans mes pensées les Tolimara, et suis tellement fier d’être votre ami…( si nous avions su ça quand nous avions 14 ans )
    Profitez de cette sérénité les amis en me promettant que, a votre retour, Raphael acceptera toujours la  » Déguingue ».
    Bise sévère !!!

    Aimé par 1 personne

  5. Toujours un moment super agréable de vous lire. J’ai l’impression d’avoir acheté un bon bouquin et je découvre de temps à temps un chapitre…. il est bon de nous faire ressentir toutes vos sensations, votre quiétude à bord. Profitez de tous les bons et moins bons moments de toute façon cela fait avancer. Et pour dire avancer vous le faites magnifiquement bien tous. Bon vent et au prochain épisode. Bisous.

    Aimé par 1 personne

  6. Vous nous faites encore rêver nous,pauvres terriens qui sommes dans le froid dans le gris,sous la pluie…vous nous envoyez de la couleur de la chaleur ,ça fait du bien ! Bises à tous Michèle et Alain

    Aimé par 1 personne

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